Cigarette électronique: incite-t-elle les adolescents à fumer du tabac?

La cigarette électronique est-elle dangereuse? Nombre d'études se sont déjà penchées sur les effets potentiellement nocifs de l’e-cigarette sur notre organisme. Mais qu'en est-il de son impact sur la consommation de tabac, notamment chez les plus jeunes? C'est ce qu'a cherché à savoir une équipe du Center for Tobacco Research and Education (Université de Californie, San Francisco), dont le travail a été dirigé par Lauren Dutra et supervisé par le Dr Stanton Glantz. Les conclusions de leur étude viennent d’être publiées par la revue JAMA Pediatrics1. Et elles ne sont guère rassurantes: chez les adolescents observés dans cette étude, l'e-cigarette a favorisé le passage au tabagisme actif et, lorsqu’elle existait, renforcé la consommation de tabac.
Interdites dans les lieux publics
Que doivent faire les autorités sanitairesface au développement considérable de l’usage de la cigarette électronique? «Rien ne permet aujourd’hui une interdiction générale. Mais ce n’est pas un produit banal. Pourquoi? Parce qu’il contient de la nicotine. Parce qu’il encourage à l’imitation et donc il peut inciter à entrer dans le tabac. Parce que, enfin, il pourrait présenter aussi un risque pour l’entourage.» Telle était la déclaration de Marisol Touraine sur l’e-cigarette faite le vendredi 31 mai 2013 à l’occasion de la journée mondiale sans tabac. La ministre française de la Santé était alors sur le point d’annoncer une mesure jusqu'ici réservée au véritable tabac: l'interdiction de «vapoter» dans les lieux publics.
Le gouvernement français pensait alors apporter une réponse adaptée face à la surprenante popularité de ce produit arrivé il y a quelques années seulement sur le marché européen. Un produit qui a surpris l'industrie du tabac, les vendeurs de cigarettes et les autorités sanitaires. Pour ces dernières, l’e-cigarette n’est pas un produit banal. Presque toutes ont opté, à des degrés variables, pour le principe de précaution. C’est ainsi que la Suisse interdit la vente de cigarettes électroniques dont les e-liquides contiennent de la nicotine; même situation en Belgique, dont les autorités interdisent en outre le «vapotage» dans les lieux publics.
Protection contre les insectes
Les restrictions de commercialisation et d'utilisation sont le plus souvent liées à la présence de nicotine. Cette substance organique est présente en fortes concentrations dans les feuilles de tabac (elle constitue entre 0,6 et 3% du poids de la feuille séchée). Les fumeurs ignorent souvent que ses propriétés neurotoxiques sont utilisées pour protéger les plantes des insectes. Particulièrement toxique lorsqu'elle est ingérée, cette molécule tueuse d'insectes est aussi un psychostimulant chez les mammifères lorsqu'elle est inhalée à petites doses.
Une fois inhalée, la nicotine est absorbée par les capillaires sanguins des poumons et parvient au cerveau en une vingtaine de secondes, sans être filtrée. Elle se fixe alors sur des récepteurs spécifiques: des récepteurs à l’acétylcholine de type nicotinique. Chaque inhalation provoque ainsi une décharge moléculaire au sein du système de récompense du cerveau. Au fil du temps, un mécanisme pervers s’installe: chaque bouffée de nicotine devient un plaisir, et son absence prolongée une torture. C'est la naissance d'une dépendance des plus féroces; l'une des plus difficiles à briser, selon l'American Heart Association.
Quarante mille élèves
La nicotine inhalée via l’e-cigarette, débarrassée des substances cancérigènes du tabac, est-elle un progrès? C’est ici que se situe l'intérêt de l'étude du Center for Tobacco Research and Education (publiée le 6 mars 2014 sur le site de la revue JAMA Pediatrics): si la nicotine est à l'origine de la dépendance au tabac, quel effet la nicotine des cigarettes électroniques peut-elle avoir chez les jeunes, fumeurs ou non-fumeurs?
Les auteurs de l'étude ont réalisé plusieurs analyses transversales des résultats d'enquêtes menées auprès de lycéens au cours des années 2011 et 2012 (au total près de 40 000 élèves). Leurs résultats peuvent être perçus comme a priori inquiétants.
Découverte de la dépendance
Les adolescents (fumeurs et «vapoteurs») se révèlent nettement moins susceptibles de s’abstenir de fumer (et ce sur différentes périodes: les trente derniers jours, les six derniers mois, l’année passée). Les chercheurs expliquent par ailleurs qu'environ 20% des collégiens (et environ 7% des lycéens) ayant déjà «vapoté» n'ont jamais fumé de cigarettes. Selon eux cette proportion indique que de plus en plus de jeunes découvrent la nicotine – et la dépendance qu'elle induit – via la cigarette électronique.
Pour Lauren Dutra, la situation est claire: «On dit que les e-cigarettes aident les gens à arrêter de fumer, mais nous avons constaté une augmentation, et non une diminution, du tabagisme chez les adolescents qui utilisent ces appareils, explique-t-elle. Chez les jeunes, les e-cigarettes constituent visiblement une porte d'entrée vers l'addiction à la nicotine, ce qui ouvre un nouveau marché à l'industrie du tabac».
Marketing western
Le Dr Stanton Glantz va plus loin. Selon elle, «le marketing de typewesternqui entoure la cigarette électronique ne se contente pas d'encourager l'utilisation de ces appareils parmi les jeunes: il encourage le véritable tabagisme chez les adolescents». Ce sont là des observations et des commentaires qui viennent compliquer un peu plus les inconnues de la nouvelle équation sanitaire posée par la cigarette électronique. Ce travail mériterait d’être au plus vite mené dans différents pays pour en confirmer, ou pas, les conclusions.
Quel serait, au final, le bénéfice sanitaire de l’e-cigarette si elle aidait certains fumeurs à abandonner le tabac mais que, dans le même temps, elle poussait les plus jeunes vers lui?
1. Un résumé technique (en anglais) de ce travail est disponible ici

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Cancer du poumon
Chaque année en Suisse, on dénombre environ 4100 nouveaux cas de cancer du poumon (carcinome bronchique), ce qui représente 10 % de toutes les maladies cancéreuses. Le cancer du poumon touche plus souvent les hommes (62 %) que les femmes (38 %). C’est le deuxième cancer le plus fréquent chez l’homme, et le troisième chez la femme. C’est aussi le plus meurtrier, avec 3100 décès par an.